Al Farrow

9 November - 22 December 2012

Activiste pacifiste de la première heure (il a échappé à plusieurs reprises à la conscription pour la guerre du Vietnam grâce à d'heureux concours de circonstances), Al Farrow méprise les armes à feu, et n'aurait tiré qu'une seule fois dans sa vie, par simple curiosité. La matière première des sculptures de sa série Reliquaries présentée chez Aeroplastics - éléments de pistolets et de fusils mitrailleurs, munitions de divers calibre - ne lui est donc pas familière à l'origine. L'artiste a appris à la connaître, à la domestiquer, pour produire des objets qui frappent par leur perfection technique et formelle. Si Al Farrow s'était limité à réaliser par ce biais des modèles réduits d'édifices communs, son travail aurait pu passer pour une critique à la fois acerbe et humoristique de la passion immodérée de ses compatriotes pour les armes (largement encouragée par des lois très permissives en la matière). Le côté artisanal de ses sculptures renforce d'ailleurs cette impression (le sentiment d'avoir sous les yeux des objets produits à ses heures perdues par un fanatique de la gâchette qui aurait à sa disposition un stock inépuisable d'armes et de munitions). Mais ce qui frappe d'emblée le spectateur, c'est la nature très particulière des bâtiments représentés en miniature par l'assemblage de balles de 9 mm ou d'éléments d'armes automatiques : une mosquée, une synagogue et une église, soit les lieux sacrés des trois religions révélées. Parfois, ce sont des objets servant au culte qui sont détournés : Menorah dont les chandeliers sont des pistolets fixés au canon d'une mitrailleuse, ou reliquaire d'inspiration chrétienne entourés de quatre revolvers de fort calibre. Cette dernière pièce revêt une importance particulière pour la compréhension de la pensée d'Al Farrow. Elle lui aurait été inspirée par la découverte dans la basilique San Lorenzo à Florence d'un reliquaire contenant l'os d'un doigt, qui semble replié comme sur une gâchette. Pour l'artiste, il s'agit d'évoquer le gouffre qui existe entre le message de paix véhiculé par les religions, l'ambiance de recueillement de leurs lieux de culte, et l'histoire violente qui a toujours accompagné leur expansion. Il dédie son premier Reliquaire à "Sainte Guerre" (en français dans le texte), qui deviendra par la suite "Santo Guerro", pour souligner l'intersection historique entre religion et conflits armés. Al Farrow ne cherche pas tant à provoquer qu'à faire réfléchir : il envisage ses oeuvres comme des objets didactiques, des raccourcis visuels, dans lesquels le fond et la forme sont en parfaite symbiose. Ainsi sa première Synagogue (2005) repose-t-elle sur une base inégale constituée de balles de différents calibres, qui évoque la manière dont les nouvelles croyances s'imposent par la force aux plus anciennes. Quant à Mausoleum I (2007), il s'inspire du mausolée de Mohammed Ali Jinnah, premier gouverneur-général de l'Etat du Pakistan, pays dont la fondation se fit au prix de centaines de milliers de morts, hindouisme contre islam. La mosquée dont le dôme a été bombardé, la synagogue (celle de Bruxelles) protégée par des défenses anti-chars figurées par des balles, l'église hérissée de projectiles évoquant des missiles : autant de signes par lesquels Al Farrow rappelle que les lieux de cultes, considérés naguère comme des refuges, sont aujourd'hui devenus des cibles. Al Farrow insiste sur le fait que tous les composants de ses sculptures sont des "objets trouvés", et qu'ils sont par conséquent porteurs d'une histoire (on trouve ainsi des éléments d'armement nazi dans l'une de ses Menorah). Passionné de culture africaine (une partie de sa production antérieure s'inspire directement de sa connaissance de l'art ethnique), il s'intéresse au rôle joué par les objets commémoratifs dans les sociétés traditionnelles : dans cette optique, ses Reliquaires, auxquels il a donné une forme volotairement agressive et menaçante, sont autant d'éléments nécessaires au rituel d'exorcisme qu'il entend mener, afin de faire triompher dans le monde des valeurs de paix et d'humanisme.

 

PY Desaive