Exposition jusquau 6 mai 2002
Les petites figurines sont accrochées très haut sur le mur de lescalier, maintenues à distance de la paroi de manière presque invisible. Elles ressemblent aux Indiens et cow-boys de notre enfance, à ce détail près que les personnages sont ici vêtus à la mode du 11 septembre, et quils sont la représentation en trois dimensions de ce que nous navons pas cru voir dans les journaux. A ces simples mortels, Jon Haddock oppose les figurines de trois acteurs qui tombent bras et jambes écartés, confiants du happy end qui les attend, des chutes de cinéma mais on se demande quand même si, eux aussi, ne vont pas rater le matelas. Dans le terrier du lapin, sa robe retient Alice le temps de la descente vers le Pays des Merveilles ; dans Alice in World Trade Center, rien nest moins sûr.
Avec cette installation, le ton est donné pour une exposition qui mêle allègrement ironie féroce, humour et autodérision, un voyage dans un Pays des Merveilles tel que Jérôme Jacobs aime les imaginer pour la galerie Aeroplastics. Car dans ce Wonderland, lApocalypse nest jamais loin. Les frères Chapman, qui ont récemment produit une version nazifiée du Jardin des Délices de Bosch dans un immense diorama, sattachent ici à illustrer à leur manière les Désastres de la Guerre de Goya, avec des figurines sorties tout droit du rayon jouets dun supermarché dont on préfère ne pas connaître le gérant. La même scène de torture et de massacre se trouve multipliée à linfini, la reproduction mécanisée de lobjet renvoyant à linlassable répétition des actes de barbarie dont lhumanité ne se lasse pas. Dans ce vaste théâtre macabre, le politique ou lapolitique se retrouve bien souvent sur le devant de la scène ; Jiri David exprime dans la série " No compassion " son idée dun repentir universel, avec les photographies retravaillées des acteurs de ce grand jeu géopolitique, dans lequel la très relative honorabilité des uns (Bush, Poutine, Sharon, Jean-Paul II,
) côtoie ce que (plus ou moins) tout le monde saccorde à considérer comme lexpression du Mal absolu (Ben Laden, Saddam Hussein,
) la présence de Kofi Annan ou du Dalaï Lama dans cette assemblée pouvant revêtir diverses interprétations. Tous nous regardent avec des yeux pleins de larmes : au gré de lactualité, ou des motivations des uns et des autres, libre au spectateur de décider ce qui les pousse à un tel désespoir.
Pour qui souhaiterait trouver le salut dans un quelconque retour vers une nature vierge et innocente, les photomontages de Marnie Weber offrent une alternative inattendue. Dans ses sous-bois se répète à linfini le même corps nu et lascif dune asiatique nubile (le goût du Lewis Carroll photographe pour les fillettes dévêtues continue dalimenter bien des rumeurs, vraisemblablement infondées, sur sa sexualité). Alice termine attachée à un arbre dans une mise en scène digne dAraki, entourée des gentils animaux de la forêt. Quant aux dromadaires de salon de Jean-François Fourtou, à mi-chemin entre jouet et exercice de taxidermie, ils voisinent avec des petits chiens toilettés, figés pour léternité, qui ont tout lair davoir été empaillés par quelque maîtresse inconsolable de leur mort prématurée. Autrement plus sensible, le travail dAlexandra Vogt explore également les relations qui se nouent entre lhomme et lanimal de compagnie, dans sa série de photographies de la jeune Eva et de Toni, son cheval blanc. La référence au conte de fée, au désir de liberté, se double ici dune évocation de la peur du passage à lâge adulte et dune volonté de se protéger contre le monde extérieur " sur une frontière entre Bilitis et Blue Velvet ".
Lexposition témoigne également du retour en force de lautoportrait dans le champ des pratiques contemporaines, même sil sagit là dun héritage ancien. Lorsque, dans son premier autoportrait connu, Rembrandt se représente en armure, il ne cherche pas à faire croire quil a atteint un rang social qui nest pas le sien, mais simplement à réaliser un tableau qui sera vendu comme " portrait dun jeune noble " - qui plus est, avec un modèle bon marché. Par contre, lorsquil se montre, à la fin de sa vie, sous les traits du vieillard Zeuxis, il désire clairement associer son nom à celui du grand peintre de lAntiquité. Yasumasa Murimara reprend à son compte cette pratique du travestissement, dans ses autoportraits en Marylin, Sylvia Kristel ou Marlène Dietrich. Il va même au-delà, dans la mesure où, en plus de la référence à la star, il se mesure au talent du photographe qui a réalisé ces célébrissimes clichés la quintessence de la vanité et du narcissisme. Dans ce domaine, le cas dAnthony Goicolea est plus complexe, qui clone sa propre image et recompose des scènes dans lesquelles il joue simultanément tous les rôles. Son physique déternel adolescent lautorise à traiter, sur un mode tragi-comique, de tous les thèmes liées à léveil vers lâge adulte, en particulier les questionnements sur une sexualité ambiguë ou bridée par les conventions sociales. Leur côté très artificiel confère à ces mises en scène une profondeur et une complexité inattendue. Dans un registre similaire, Pépé Smith incarne tour à tour les différents membres dune même famille, la père, la mère et les deux enfants, dans des clichés dont la destination finale le dessus de la cheminée est tout trouvé. Elle se jette aussi, littéralement, sous les pieds des visiteurs, qui la piétinent, couverte de pansements, sur une sorte de paillasson posé à même le sol.
Deux photographies, tirées de la série Something more de Tracy Moffat, apparaissent comme un écho aux préoccupations de lartiste, née de mère aborigène, pour les conflits interraciaux qui traversent la société australienne contemporaine. Dune part, une mise en scène très sophistiquée, pour une image de douceur qui semble tirée dun film romantique des années soixante mais pas de happy end sur la route de Brisbane, en noir et blanc. Plus oedipien dans son rapport à lautoportrait, Robert Melee centre sa pratique sur les relations quil entretient avec sa mère, quil se photographie nu sur les genoux de celle-ci, ou quil se filme occupé à la remonter, ivre morte, le long dun escalier menant à sa chambre.
Les Beatles-ventriloques de Laurie Simmons illustrent le travail mené par lartiste depuis plusieurs années sur le thème des " dummies " - la connotation péjorative du terme prenant ici tout son sens (on ne manquera pas dy voir également une référence aux programmes télévisuels de notre enfance). Lérotisme discret des dessins de Tracy Nakayama trouve un écho particulier dans la vidéo de Guy Richard Smit, sans laquelle aucun des protagonistes deux hommes et une femme ne semble vraiment prêt à passer à lacte. Enfin, à la complexité baroque du film dOlaf Breuning, soppose la légèreté du montage vidéo conçu par Laone Lopes pour Wonderland : une salle de danse, lapprentissage de la révérence et la véritable histoire dAlice un peu de douceur dans un Pays des Merveilles qui en a décidément bien besoin
P.-Y. Desaive
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