Margi GEERLINKS recent photographs
Marisca VOSKAMP « Home Sweet Home »


Pour sa rentrée, AEROPLASTICS propose une confrontation entre les travaux récents de Margi Geerlinks et de Marisca Voskamp, deux artistes qui font déjà partie de ceux défendus par la galerie. Deux regards marqués par un questionnement de la féminité et de l'identité sexuelle, deux démarches qui s'inspirent de la vie quotidienne pour mieux la transcender.

Dans un intérieur baigné d'une lumière froide, un homme aux cheveux gris travaille à l'aide d'une machine à coudre, posée sur une grande table métallique. Son oeuvre est sur le point d'être achevée, un jeune garçon d'une dizaine d'années, nu, d'une taille disproportionnée par rapport à son créateur, et qui attend patiemment d'être terminé pour pouvoir prendre vie. Cette version revisitée de Gepetto fabriquant son fils est emblématique de la démarche de Margi Geerlinks, dont les photographies interrogent, à leur manière, le rapport que chacun entretien avec les notions d'identité sexuelle et de reproduction. Car ici, contrairement à la légende, ce n'est pas un Pinocchio de bois, mais bien de chair et de sang, que crée son père - et cela sans l'aide aucune de la mère. Ce n'est pas tant l'interprétation psychanalytique du récit (largement exploitée) qui intéresse l'artiste, mais bien la manière dont le spectateur vit la confrontation avec ces images
emplies d'une grande charge émotive.

Comme le note Cecilia Andersson dans la préface du récent ouvrage consacré à l'artiste (« Crafting Humanity », 2001), Margi Geerlinks parvient à rendre naturelles les situations les plus invraisemblables, sans pour autant leur ôter leur force. Le jeune garçon et l'homme sont, effectivement, père et fils : sans doute n'aurait-il pas été possible autrement de conférer un tel naturel à la scène. Cette idée d'une reproduction asexuée, entièrement maîtrisée et pensée comme un processus via lequel l'humain fabrique – au sens strict - sa descendance, se retrouve dans le portrait d'une jeune femme occupée à tricoter le corps de son futur nouveau-né. Ailleurs, une fillette réalise, au crochet, un sein qu'elle arbore ensuite sur la poitrine avec un mélange de fierté et de doute quant au résultat obtenu. Sans le recours à l'imagerie digitale qui permet à l'enfant photographié par l'artiste de se projeter dans sa vie d'adulte, il pourrait s'agir d'un simple portrait de famille. Et si tout le monde connaît les crèmes chargées de gommer les outrages du temps, l'artiste applique cette démonstration à la lettre dans ses photographies de visages d'où les rides sont effacées sous l'action miraculeuse d'un simple morceau d'ouate - et de la technologie. Il s'agit pourtant toujours d'interroger le rapport de l'humain au temps envisagé sous l'angle de l'enfantement : devant le portrait d'une septuagénaire à la poitrine opulente donnant le sein à un nouveau-né, on ne peut s'empêcher de songer aux promesses inquiétantes d'une médecine qui viserait à repousser toujours plus loin la limite au-delà de laquelle procréer n'est plus de l'ordre du possible.
Les dernières oeuvres de Margi Geerlinks explorent une veine plus sensuelle : des jeunes filles nues, endormies, dont le corps porte des bouches à différents endroits. Mais alors qu'une récente publicité pour une boisson gazeuse (dont j'ai d'ailleurs oublié le nom) utilisait le même procédé pour souligner la variété des goûts disponibles (le visage d'un consommateur-type avec autant de bouches qu'il y a d'arômes), les lèvres pensées par l'artiste ne sont pas là pour ingurgiter de l'eau sucrée, mais plutôt pour s'offrir à d'autres lèvres.

Pour Marisca Voskamp également, la question de l'enfantement est chose primordiale : « One task of my life is raising children. To raise children is to be complete. To be complete is to surround. The life which I surround holds the question of what life is ». Plus encore que Margi Geerlinks, c'est dans sa vie qu'elle va puiser les éléments qui servent de base à son travail artistique - « a life consisting of eating, drinking, making love, giving birth and dying and everything which takes place in between ». En conséquence, c'est à l'aune de sa propre vie, et celle de ses proches, qu' elle mesure l'importance des oeuvres qu'elle réalise. Ainsi va-t-elle porter autour du cou un collier de saucisse réalisé sur mesure par un boucher de Little Italy, avant d'en faire son dîner. Dans le même ordre d'idées, résidant à New York en compagnie de professionnels de la mode (mannequins, photographes, stylistes.), elle réalise un bikini en carpaccio de boeuf qu' elle revêt sous un ample manteau, avant de se dévoiler en direct sur CNN. La connotation clairement féministe du message - à l'attention d'une profession qui réduit la femme à un quartier de viande (maigre) habilité à porter des vêtements - n'altère pas l'humour du geste. La manipulation du corps, ou le regard que l'on porte sur le corps d'autrui, est aussi au centre de la réalisation de « Zeep », dont un exemplaire a déjà été exposé chez AEROPLASTICS dans le meilleur endroit qui soit : la salle de bains. Revisitant la tradition de l'autoportrait, Marisca Voskamp a réalisé plusieurs effigies de sa personne, grandeur nature, en utilisant du savon coulé dans un moule de son propre corps nu, les bras levés. La matière elle-même n'est pas innocente : il s'agit d'un mélange « à l'ancienne », qui fait rentrer la graisse animale dans sa composition. Le but de l'artiste est ici de réaliser une oeuvre qui n'existe que par le regard - ou le geste - que le spectateur veut bien porter sur elle. Le catalogue des attitudes adoptées par les amateurs d'art ou les simples passants (en fonction du lieu où la pièce est installée) est très varié : si certains hésitent à la toucher, d'autres ne s'en privent pas, privilégiant certains endroits stratégiques. Ephémère, la sculpture disparaît au fil de l'usage qu'on en fait. Parmi les souhaits exaucés de Marisca Voskamp à l'égard de cette oeuvre, figurait son installation dans une institution pour aveugles – un endroit sinistre dont l'atmosphère s'est trouvée changée par l'odeur de rose qui émane de la statue. Un aéroport, une prison, une école, un parking, sont quelques uns des endroits où elle voudrait en installer d'autres exemplaires. Tout le travail de Marisca Voskamp est à considérer sous l'angle d'une démarche - très salutaire dans le panorama de la création contemporaine actuelle - visant à réconcilier l'art et la vie.

P-Y Desaive

For further informations, please contact Jerome Jacobs
Main page: www.aeroplastics.net