Selon le Petit Robert le terme «paysage» apparaît en 1549 pour désigner une «étendue de pays» ; c’est le XVIIe siècle qui va définitivement élargir son sens au domaine de l’art, soit un «tableau représentant la nature et où les figures […] et les constructions […] ne sont que des accessoires.» Mais comme le souligne Augustin Berque, «le paysage n’est pas un objet universel» : ce que les Romains désignaient par «le charme de l’endroit» ne peut se traduire par «la beauté du paysage» ; cette dernière conception, qui suppose l’existence entre le lieu et son contemplateur d’un échange plus complexe, serait apparue en Chine au IVe siècle, avant d’être redécouverte en Europe à la Renaissance. «Le paysage n’est pas l’environnement lui-même, mais une certaine relation, esthétique en l’occurrence, que nous avons avec lui. La naissance du paysage n’est autre que la naissance de ce type de relation à l’environnement.»*.
Avec «Dreamscapes», Jérôme Jacobs présente une sélection de travaux – photographies, vidéos et sculptures – qui témoignent de l’infinie variété de ces relations, à une époque où le paysage est d’abord ce que l’Homme en fait. Les images d’Edward Burtynsky, telle cette décharge de vieux pneus traversée par un canyon, se passent de commentaire. L’esthétisme de ses photographies de cargos déclassés, désossés par les populations du tiers-monde au profit de l’industrie métallurgique, contraste avec la terrible réalité figurée. Les routes de Doug Hall soulignent la manière dont ces longs rubans d’asphalte influent sur notre manière de percevoir l’espace désertique qu’elles traversent. Par contre, le paysage brumeux de Kristleifur Björnsson, qui n’est pas sans rappeler la peinture chinoise, renoue avec le mythe d’une nature intacte, un tribut à la tradition inattendu de la part de ce jeune artiste qui s’intéresse par ailleurs à la dimension artificielle des images dont nous sommes quotidiennement bombardés. C’est également de simulacre dont nous parlent les animations de Eelco Brand, vues sans fins de champs et de forêts reconstituées par infographie. Les images de Ellen Kooi se situent à mi-chemin entre les deux orientations : bien qu’elle se réfère de manière explicite à la tradition iconographique du paysage hollandais, l’artiste introduit des personnages qui perturbent le bel agencement des compositions. La présence humaine semble par contre avoir été gommée des panoramas désolés de Peter Schlör, où les maisons se fondent dans le décor rocheux. L’Homme est aussi replacé à l’échelle de la nature dans la vue que donne Roger Wagner du Franz-Josephs-Höhe, une image paradoxale dans la mesure où la disparition progressive de ce glacier – le réchauffement climatique – est liée à l’activité planétaire des minuscules silhouettes humaines qui le parcourent. Dans les photographies de Elger Esser, l’être humain disparaît complètement, englouti par l’immensité du paysage. Le contraste est saisissant entre ses vues quasi abstraites de déserts, bords de mer ou rivières, et l’océan artificiel, envahi par la foule, photographié par Martin Parr. Diurnes ou nocturnes, les images verticales de Ralf Peters jouent également sur l’opposition entre l’activité humaine terrestre et l’infini du ciel – un espace qui n’est pas vide pour autant, comme le rappellent les panoramiques de Hiroyuki Masuyama, composés de dizaines d’images prises à intervalles réguliers depuis la cabine d’un avion sur toute la durée du vol. Le paysage portatif de Katrin Sigurdardottir constitue également une invitation au voyage ; d’un point de vue formel, il évoque la maquette réalisée par John Isaacs mais ce dernier, fidèle à son humour grinçant, propose la transformation d’un char d’assaut en maison de campagne. Les séries de Pierre Radisic figurent une érotisation du paysage, sortes de rébus photographiques dans la tradition surréaliste. D’Eros à Thanatos : la vidéo de Philippe Meste, collage de multiples séquences glanées dans des documentaires sur la guerre, évoque le gracieux ballet des bombes larguées par l’US Air Force, et les chatoyantes couleurs du napalm lorsqu’il explose sur la jungle vietnamienne. En comparaison, les forces naturelles destructrices évoquées par le tourbillon apprivoisé de Petroc Dragon Selsi, paraissent bien dérisoires…

Pierre-Yves Desaive

* Augustin Berque, Le principe de Zong Bing – paysage et dépassement de la modernité, version non publiée (août 2001) de l’article Landscape and the overcoming of modernity, présenté au congrès de l’Union géographique internationale de Séoul, 14-18 août 2000.


26 November 2004 > 15 January 2005

for further information contact Jerome Jacobs
aeroplastics main page