Carlos Aires
Ryuta Amae
Jeremy Blake
Olivier Blanckart
Jake & Dinos Chapman
Nezaket Ekici
Tracey Emin
Jean-François Fourtou
Shadi Ghadirian
Paul Glazier
Frances Goodman
John Isaacs
Kahn & Selesnick
Hendrik Kerstens
David Nicholson
Cheri Samba
Andres Serrano
Annie Sprinkle
Cédric Tanguy
Sam Taylor Wood
Inez van Lamsweerde
Carlos Aires
Ryuta Amae
Jeremy Blake
Olivier Blanckart
Jake & Dinos Chapman
Nezaket Ekici Tracey Emin
Jean-François Fourtou Shadi Ghadirian Paul Glazier Frances Goodman John Isaacs Kahn & Selesnick Hendrik Kerstens
David Nicholson Cheri Samba Andres Serrano Annie Sprinkle Cédric Tanguy Sam Taylor Wood Inez van Lamsweerde

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RARE ESSENCE – Exhibition runs from 23 September until 3 November 2007

Via d’habiles trucages numériques, Ryuta Amae crée ce qu’il désigne comme des « souvenirs virtuels ». Ses sources d’inspiration sont multiples, qu’il s’agisse de grands paysages imaginaires qu’il dessine à la mine de plomb, ou d’images banales tirées du quotidien, auxquelles il impose d’étranges modifications. Première œuvre d’une nouvelle série, la maternité qu’il présente ici est basée sur une prise de vue réelle, qu’il interprète pour aboutir à une scène à connotation religieuse. Comme toujours chez Amae, un décalage se crée entre le sujet identifiable (ici, une Vierge à l’Enfant archétypale), et les éléments qui en perturbent la lecture (la nudité, le décor fantasmagorique). Au-delà de la prouesse technique, ses photographies, pareilles à des rêves éveillés, questionnent avec acuité les rapports qu’entretiennent l’image enregistrée et la mémoire : la manipulation digitale s’apparente-t-elle à l’altération du souvenir ?

Avec les grandes vues panoramiques de Nicholas Kahn & Richard Selesnick, on entre par contre de plain-pied dans le domaine de l’imaginaire : chacune d’entre elles peut s’appréhender individuellement, ou dans sa relation avec les autres images qui composent la série. L’écrit, le récit, occupe dans ces contes photographiques une place essentielle. Les sources en sont très variées : de l’exotisme de City of Salt, on passe à un hommage aux récits de science-fiction du début du XXe siècle avec Apollo Prophecies. Le mélange des genres est aussi la grande spécialité de Cédric Tanguy : sa fresque photographique, dans laquelle il apparaît en grand amiral d’une délirante expédition polaire, s’inspire (vraiment) très librement du tableau Vue de l'océan glacial, pêche au morse par des Grœnlandais, exécuté par le Français François-Auguste Biard (1798-1882) suite à ses voyages en Laponie et au Spitzberg. Inutile de préciser que le souci d’exactitude qui animait le peintre est assez étranger à Cédric Tanguy, qui préfère donner libre cours à son imagination féconde…

Mais le mystère ne se nourrit pas que de baroque, et le propre du rêve est souvent de n’imposer qu’une très légère distorsion au réel : les images de Inez van Lamsweerde vont encore plus loin, puisqu’elles introduisent dans un univers déjà fictif – la mode – des décalages visuels à la fois très simples et spectaculaires. De même, Sam Taylor Wood joue dans la série des Bram Stoker’s Chairs sur plusieurs niveaux de lecture : son allusion à l’auteur de Dracula est un rappel d’une caractéristique des vampires, qui n’ont pas d’ombre – tout comme la chaise sur laquelle est perchée l’artiste ; à l’invraisemblance de la position du corps vient s’ajouter celle du meuble fantôme. Pour Jean-François Fourtou, nul besoin de stratagème complexe : la présence de l’un de ses chameaux très réaliste aux côtés de M. et Mme. Messmer, confère au salon bourgeois des portraiturés une touche humoristique bienvenue. Chez Hendrik Kerstens, l’étrange se niche au cœur du projet qu’il mène depuis plus de dix ans, faire de sa fille Paula le modèle exclusif de ses photographies. Habités par l’esprit des peintres hollandais du XVIIe siècle, ses portraits portent la trace d’une relation doublement ambiguë : être l’unique sujet de son propre père. L’ambiguïté est aussi au cœur du travail de Shadi Ghadirian, centré sur la condition féminine dans la société contemporaine iranienne. Sans jamais tomber dans le cliché de la dénonciation, la photographe joue avec subtilité des interdits liés à la représentation du corps. Ctrl, Alt, Delete, sa nouvelle série, évoque comme les précédentes le décalage entre tradition et modernité : dissimulé par le fond noir, le personnage féminin est dans le même temps révélé par les icônes informatiques qui le recouvrent. Quant à Carlos Aires, les visages hilares de sa galerie de portraits contrastent avec la sévérité des cadres baroques noirs dans lesquels ils sont placés. Mais tout cela est en plastique – « pour rire », en quelque sorte.

Dans les images d’église de Andres Serrano, la minutie apportée à la réalisation de la photographie est inversement proportionnelle à la banalité apparente du sujet – des détails architecturaux qui acquièrent de ce fait une curieuse aura. Chez Paul Glazier en revanche, tout est affaire de mise en scène pour élaborer un univers entre terrestre et céleste, peuplé d’ectoplasmes humanoïdes. Dans sa vidéo Yellow Brick Road Works, qui revisite le thème central du Magicien d’Oz, le son occupe une place centrale et apparaît comme une prolongation du monde étrange de ses photographies.

Tandis que le néon bleu et blanc de Tracey Emin évoque le cri d’amour et la relation fusionnelle (You Forgot To Kiss My Soul), les broderies de Frances Goodman, objets précieux servant de supports à diverses maximes, sont davantage tournées vers l’introspection. I Am The Happyest Person Alive, Deadly Serious, … : ces expressions (tirées de conversations avec des body-builders…) renvoient à des émotions collectives, mais que chacun ressent de manière profondément individuelle. L’artiste compare son travail à la musique pop d’une station radio : quelle que soit son humeur, elle finit toujours par entendre une chanson qui lui plaît…

Tant les sculptures de John Isaacs que celles d’Olivier Blanckart sont profondément ancrées dans la réel, auquel elles imposent des distorsions en tous genres : avec Let the Golden Age begin, le premier transforme une beuverie mémorable en vision féerique, tandis que sa pierre tombale portable (A Perfect Soul) joue à défier les lois de la physique. Avec son portrait géant de Catherine Millet en déesse asiatique, le corps couvert de vulves, Blanckart rappelle que la réalité est rarement univoque – et que la fondatrice d’Art Press peut, le cas échéant, se réincarner en sulfureuse auteure d’un essai autobiographique sur sa vie sexuelle. Pour Cheri Samba, les choses sont bien moins compliquées dans la mesure où, de toutes façons, Toutes les nanas sont pareilles (un constat effectué à l’âge de quarante ans). David Nicholson, au contraire, individualise ses modèles à l’extrême : ses minuscules tableaux portent chacun le nom de la femme portraiturée (Christine, Gabriela, …), et sont chargés d’une tension érotique tantôt suggérée, tantôt exhibée. Un crâne humain, vanitas, complète l’ensemble de manière bien naturelle…

Tandis que les media nous submergent quotidiennement des images rouges sang qui forment une partie non négligeable de l’actualité internationale, la série des Désastres de la Guerre gravée par Goya à l’aube du XIXe siècle pour dénoncer les atrocités de l’occupation napoléonienne, n’a rien perdu de sa force de persuasion. Quoique. Lorsqu’ils acquièrent un jeu complet des 80 planches, Jake & Dinos Chapman c’est dans le but de les « rectifier », « Comme dans The Shining, quand le majordome encourage Jack Nicholson  à tuer sa famille, à rectifier la situation », précise Jake… Victimes et bourreaux se voient ainsi affublés de têtes colorées de clowns et de chiots, offrant une nouvelle lecture, tragi-comique et actualisée, des Désastres gravés par Goya. Dans un registre plus humoristique, Annie Sprinkle « rectifie » à sa manière dans la série 15 Sluts and Goddesses Inside Linda Montano une figure tutélaire du body art féminin, parée de multiples accoutrements.

L'exposition rend également hommage au très grand talent d'un jeune artiste disparu récemment de manière tragique, le vidéaste Jeremy Blake (1971-2007). 'Sodium Fox' (2005), réalisé en collaboration avec le poète et musicien David Berman, cultive le sens du mystère inhérent à toutes les productions de Blake. Conçu au départ du tableau d'Eugène Delacroix 'La Liberté guidant le Peuple', le film présente une jeune stripteaseuse de Los Angeles : elle incarne pour l'artiste les mêmes valeurs allégoriques de confiance et de liberté que celles prêtées par Delacroix à son modèle. La complexité visuelle et la variété des décors induisent de multiples niveaux de lecture.

Quand il ne signifie pas « saignant », le terme anglais « rare » peut encore se traduire par « étrange » : un faux ami par excellence, auquel on ne peut donc pas trop se fier – tout comme l’art nous apprend à nous méfier de cette chose bizarre que l’on nomme réalité.

Pierre-Yves Desaive


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