In My Solitude EN NL

Pour sa série « Soldiers », Suzan Opton a photographié des soldats américains de retour d'Afghanistan ; les images sont identifiées par un nom et le nombre de jours passés au front : chaque individu est unique, tout comme l'expérience vécue par l'un n'est pas celle de l'autre. La guerre semble continuer derrière les yeux ouverts ou clos de ces visages en gros plan, qui reposent sur le sol. Toutes les armées du monde ont beau glorifier la solidarité entre soldats, il en résulte toujours un peu plus de solitude : les meilleurs films hollywoodiens sur le sujet ont développé ce paradoxe jusqu'à l'absurde, du « Deer Hunter » à « Full Metal Jacket », dont Jens Semjan revisite avec « Vietnam The Movie » une scène emblématique - ou plutôt, plusieurs scènes, puisqu'il s'agit d'un collage a mi-chemin entre images animées et fixes. Par son format panoramique, l’œuvre renvoie également à l'histoire de l'art et aux « peintures de bataille », un genre aujourd'hui remplacé par le cinéma, et qui témoigne de la fascination morbide que la guerre a toujours exercé sur le public, quelle que soit l'époque. Cette attirance pour la mort est aussi une caractéristique du passage à l'âge adulte, comme Larry Clark l'a illustré dans sa série « Dead » ; avec « Teenage Lust », il étudie l'apparente insouciance des adolescents dans leur découverte du sexe et de la drogue ; ces images doivent être replacées dans le contexte plus vaste de son oeuvre, qui rappelle la quête effrénée d'appartenance au groupe à cette époque de la vie. Les images de Clark ont souvent déchaîné les passions, ses modèles étant des mineurs : Dennis Kardon semble s'amuser de ces controverses du politiquement correct en jouant sur les proportions des personnages (« Pop Quiz », 2005), suscitant un certain malaise chez le spectateur. Dans les tableaux de David Kramer, l'élément perturbateur provient du télescopage entre la reproduction d'images érotiques ou pornographiques - des jeunes femmes, toujours seules -, et le texte qui les accompagne sans jamais les décrire. Sa démarche n'est pas sans rappeler celle de Nazanin Pouyandeh, dont l'iconographie s'inspire des grandes affiches de cinéma peintes à la main, et des grands portraits de propagande, sur les façades des immeubles de Téhéran : « Chaque personnage a son vécu et se retrouve confronté aux autres par juxtaposition, c’est la composition plutôt que la situation qui crée les conflits. Ces êtres inquiets sont témoins d’un événement qui n’est pas dévoilé. Je joue constamment avec les associations d’idées spontanées et naïves du spectateur. Je mets en scène des éléments du réel mais ce n’est pas le réel que je cherche à peindre. Il n’en reste qu’un murmure. » Chez David Humphrey également, les compositions procèdent par juxtaposition : l'histoire veut que Dwight Eisenhower se soit mis à la peinture - passe-temps solitaire s'il en est - pour se détendre, sur les conseils de Churchill ... Mais ses tableaux, marqués par le syndrome du « pathologiquement normal », sont aussi le reflet d'une certaine idéologie. En les copiant puis en les modifiant pour sa série « Ike and Me », Humphrey invite le spectateur à chercher des liens entre la banalité des sujets et les structures sociales dominantes qui les ont dicté.

Pour Andrew Guenther, le consumérisme effréné est l'une de ces structures : ses compositions évoquent le changement de statut d'objets de consommation quelconques - par exemple, des lunettes de soleil bon marché - dès qu'ils atterrissent dans le monde quotidien depuis les rayonnages du magasin ; ils deviennent pour l'artiste aussi « étranges » que les personnages qui les portent - les consommateurs. Les tableaux de Alan Xie Caomin traitent indirectement du même sujet : des images tirées de différents médias - en particulier de la télévision et de l'Internet, principaux vecteurs de publicité commerciale - se mélangent au médium plus classique de la peinture, pour créer des individus désincarnés, captifs d'un monde qu'ils ne contrôlent plus mais qui les contrôle. Le réseau voit se croiser, se rencontrer et s'affronter de multiples références culturelles, à l'image des sculptures de Bonnie Collura, qui mélangent Mickey Mouse et la mythologie grecque, la renaissance italienne et les contes de fées. L'ère Internet est aussi celle de la démultiplication des individus à travers leurs identités fictives : « through bilocation phantasms meet, bodies meet and become lovers, birthing the self », écrit Juliet Jacobson, dont le travail repose précisément sur le déboulement.

Tant Jim Shaw que Jimi Dams, imposent à leurs compositions des distorsions qui évoquent les troubles de la perception ou le rêve. Chez Dominic Mc Gill, il s'agit davantage d'extrapolations oniriques, qui mêlent fragments de la réalité et imaginaires.

Dans ses vidéos récentes, Gao Shiqiang interroge le statut de l'individu dans son rapport à la communauté, dans le contexte des grands changements de la Chine actuelle - une démarche que l'on perçoit également dans les photographies de Chen Wei et de Dong Wensheng. Chez ce dernier, à l'influence manifeste de la peinture traditionnelle chinoise se mêle une réflexion sur le développement de l'individu dans le cadre spécifique d'un environnement donné. Quant à Zhou Xiahou, son film d'animation concentre en une même image et un même corps les deux pôles d'une relation amoureuse, homme et femme se rencontrant et s'affrontant, un conflit traité avec humour et légèreté. Ces qualificatifs s'appliquent aussi à la vidéo de Karine Marenne, partie intégrante de son projet "Caravan of Love" : cette sculpture mouvante et vivante traite avec un humour teinté de gravité de questions liées à la féminité et au couple - ainsi la femme au foyer épanouie, seule parmi les bienfaits de l'électroménager, n'est-elle pas à l'abri de ses coups de blues ou de ses fantasmes. Les stéréotypes liés à la féminité sont aussi au coeur de travail de Pépé Smit, comme en témoigne son autoportrait au maquillage dans le cadre d'un musée d'art moderne et contemporain.

Les photographies de Gerard Malanga disent la solitude de leurs modèles saisis en pleine gloire : Andy Warhol, Iggy Pop, William Burrough, mais surtout Edie Sedgwick, isolée dans la cabine du Photomaton. Chez Norbert Briar au contraire, l'anonymat des portraiturées rejoint celui du décor, choisi précisément pour sa banalité ; si leur solitude semble totale, le jeu de séduction que ces jeunes filles engagent avec le photographe les rend étonnamment proche du spectateur. Les « domestic landscapes » que Bert Teunissen a réalisé dans divers pays (Belgique, Pays-Bas, Japon, ...) sont, eux aussi, une éloge du banal - mais les décors reflètent ici la personnalité des modèles jusque dans leurs moindre détails. Dans les portraits de Malick Sidibé, chacun affiche sa singularité par ses possessions : vêtements, radios portables ou motocyclettes – un principe que Cindy Sherman s'amuse à détourner dans sa série des « bus riders », où elle se travestit et incarne tour à tour chacun des « modèles ». Enfin, l'on a parlé de « panoramas intimistes », de « portraits d'émotions » à propos des photographies d'Isabelle Lévénez, à l'image de son autoportrait titré « Narcisse » ; cette description pourrait tout aussi bien s'appliquer à des images d'une toute autre nature, les « Pornscapes » de Pierre Radisic.

Maison de poupée meublée par de grands designers (Ron Arad, Karim Raschid, Jasper Morrisson, Le Corbusier, ...) et décorée par des œuvres contemporaines très typées (Allan McCollum, Barbara Kruger, ...), la « Kaleidoscope House » de Laurie Simmons (disponible en magasin dans sa version simple) dit en un spectaculaire raccourci la solitude de cette famille condamnée à exister dans un décor formaté pour elle - au point que même les jouets des enfants sont emplis d'objets rares et chers. Une forme de cage dorée, au contraire des pièges élaborés inlassablement par Andreas Slominski – allusions à la nature séductive et déceptive de l'art –, qui disent tout de leur fonction d'enfermement.

Nul doute que Gavin Turk soit plus connu dans le monde de l'art contemporain que Ian Rank-Broadley ; les oeuvres de ce dernier, qui réalise les effigies de la reine Elisabeth pour la Monnaie du Royaume-Uni, sont pourtant vues par des millions d'Anglais quotidiennement... Mais c'est le nom de Turk, qui n'a réalisé que cinq exemplaires de l'une de ces pièces en bronze massif et de cinquante centimètre de diamètre, que l'on retient. Si cette injustice, et la solitude du grand créateur incompris, pèse trop à Rank-Broadley, une solution : la pilule « Accept That You're Absolutely Alone » de Dana Wyse.

P-Y Desaive





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